3 octobre 2026
Le long du fleuve Ouémé, dans la commune de Savè, quelque chose ne tourne plus rond. Depuis plusieurs semaines, des centaines de poissons morts s’échouent sur les berges, et avec eux, c’est tout un mode de vie qui se retrouve asphyxié. Pour les riverains, la cause ne fait guère de doute : les eaux usées rejetées par la sucrerie locale, aujourd’hui exploitée par une société chinoise, auraient fini par empoisonner l’un des plus longs cours d’eau du Bénin (500 km, de la chaîne de l’Atacora jusqu’au Golfe de Guinée).
La scène se répète, glaçante, au fil de l’eau. Pêcheurs rentrant bredouilles, familles qui ne peuvent plus consommer le poisson qu’elles tiraient du fleuve, enfants qui observent, médusés, ces corps flottant à la surface. Le constat est sans appel : la mortalité massive observée dans l’Ouémé n’est pas un épisode isolé, mais le symptôme d’une pollution chronique que les communautés dénoncent depuis longtemps.
Dans une région où la pêche artisanale constitue un complément alimentaire et un revenu essentiel, cette disparition brutale des espèces comestibles plonge de nombreux foyers dans l’incertitude. Les riverains parlent d’une eau qui a changé d’odeur, de couleur, de texture. Certains évoquent des picotements cutanés après la baignade. D’autres, plus inquiets encore, s’interrogent sur la contamination de la chaîne alimentaire : un poisson pollué, c’est aussi un risque sanitaire qui remonte jusqu’à l’assiette.
Au cœur de la tourmente, la sucrerie de Savè. Reprise par une société chinoise, l’usine transforme la canne à sucre produite localement, mais sa gestion des eaux usées est pointée du doigt par les populations. Selon les témoignages relayés par la presse béninoise, les effluents industriels seraient déversés sans traitement adéquat dans les canaux qui rejoignent l’Ouémé, transformant un patrimoine naturel en déversoir.
Cette situation n’a rien d’anecdotique. Elle rouvre une question qui dépasse largement les frontières du département des Collines : comment sont contrôlées les multinationales qui s’installent en Afrique, et qui veille à ce que l’activité économique ne se fasse pas au prix de la santé des écosystèmes et des communautés ?
L’Ouémé, ce fleuve qui prend sa source dans l’Atacora et qui traverse le Bénin avant de se jeter dans le Golfe de Guinée, est bien plus qu’un cours d’eau. C’est un corridor écologique, un réservoir de biodiversité documenté par les spécialistes — on y recense des poissons-chats de petite taille, des cichlidés, toute une variété d’espèces étudiées dans le cadre des programmes de conservation internationaux. Le voir ainsi ravagé, c’est priver le pays d’une richesse irremplaçable.
Le cas béninois n’est malheureusement pas unique sur le continent. À l’autre bout de l’Afrique, à Volos, en Grèce, une catastrophe écologique similaire avait frappé un lac : les poissons d’eau douce s’y étaient retrouvés piégés, contraints à une migration qui leur serait fatale. Si les contextes diffèrent, le mécanisme est voisin : une rupture d’équilibre imposée par l’activité humaine, qui rappelle avec force la fragilité des milieux aquatiques africains face aux pressions industrielles.
Au-delà de l’émotion, l’affaire de Savè appelle des réponses concrètes. Trois leviers doivent être actionnés sans délai :
Les autorités béninoises ont ici l’occasion de poser un acte fort : montrer que le développement économique du pays ne saurait se bâtir sur l’effondrement de son capital naturel. Les communautés de l’Ouémé, elles, attendent autre chose que des promesses : elles attendent que leur fleuve revive.
Car un fleuve sans poisson, c’est un peuple sans mémoire, et bientôt, sans avenir.
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